La Vague

Seul au milieu de la plage, il regarde, pieds nus, le pantalon roulé sur les mollets pour ne pas se mouiller, un grand cahier sous le bras et un chapeau sur la tête.
Il ne sait pas vraiment ce qu’il doit faire. Aller à droite ? Aller à gauche ? Rester là ?
Lorsqu’il est parti, dans la brume, il n’a pas réfléchi. Il a fermé la porte de la maison de pierres aux volets verts. Il a salué l’ange du vieux moulin, à côté de la demeure. Rituel quotidien. Il apprend l’humilité face à cette statue de porcelaine aux couleurs fades et passées.

Perdu dans ses pensées fugaces, il marche jusqu’au ponton, jusqu’à l’océan. Il descend péniblement sur la plage.
Perdu dans ses pensées, il ne compte pas. Ni les minutes, ni les heures. Le temps s’écoule, ressac permanent, un va et vient qui monte en lui. Le sang qui lui bat les tempes, lui explose les tympans.
Perdu, il ne voit pas, il n’entend pas le signal des marins. Il se retrouve seul.
Il ne sait plus où est la mer, où est soi. Points de repère disparus. Son chapeau et son cahier ne lui servent à rien. Les laisser là ? Le chapeau, oui. Le cahier, non.

Trouver quelque chose à quoi se raccrocher. Là, peut-être ? En hauteur ? Un arbre mort, solitaire, comme lui. A côté, un amas de sacs plastique échoués et une vieille valise éventrée. Il s’assoit. Il attend. Longtemps. Il replonge dans ses pensées. Tristesse. Le brouillard s’éclipse. Il fait nuit noire. Une nuit claire, juste une moitié de lune.

Au loin, sur le rocher, il l’a vue. La chapelle abandonnée. Trouver la force de se lever. S’armer d’un bâton de bois tordu. Marcher en équilibre sur le chemin côtier. Pas après pas, la chapelle se dessine plus précisément. Pas après pas, la gravure des détails s’imprime, comme une toile esquissée, posée sur un chevalet.

Il grimpe les trois petites marches en pierre. Il ouvre la porte. A l’intérieur de la chapelle, une bougie tremblante, allumée. Sous l’autel, cachée, transie de froid, de peur, habillée de dentelle blanche déchirée, elle est là.

Il ne se souvient pas être parti à ma recherche. Et pourtant. Il m’a retrouvé.
Il s’approche doucement, tout doucement.
Il commence à me parler, doucement, tout doucement.
Il me caresse les cheveux, comme avec les enfants, doucement, tout doucement.

Il desserre mon poing plié, y trouve une page blanche, toute froissée. La pose par terre, à côté du cahier. Entre nous. Il me prend la main. Jamais de hasard. Sa main serre la mienne un peu plus fort. Nos respirations s’accordent. Un même souffle bientôt. Lent, très lent. Comme pour évacuer. Comme pour reprendre vie. Ensemble.

Sans un mot, nous sortons de la chapelle. Seuls dans l’île, à l’ombre nocturne. Descente sur les rochers glissants. Côté nord de l’île. Je m’allonge sur le sable fin. Il s’assoit. Il ouvre le grand cahier. Il défroisse la page blanche. Il regarde le dessin des lignes. Il sourit, me fait signe. Je me relève, pose ma tête sur son épaule. Dans ma main, je fais crisser l’ocre sablée et le bleu des débris coquillagés.

Dans le cahier, une vieille photo, jaunie, mal cadrée. De nous deux. Vieux souvenir.
Il pose délicatement la page blanche à côté de la photo et commence à écrire sur la pliure des lignes. Les mots de notre vie.

Moi, j’espère rester ainsi, ma tête contre la sienne. Une idée de la fin du monde.

Il termine de noircir les brisures et les fêlures de la page blanche. Il regarde une nouvelle fois la photo jaunie. Il referme le cahier.

Le soleil se lève et le rouge borde l’île. Le vent de l’aurore nous caresse le visage. Il se lève, pose délicatement le cahier sur la première vague.

La vague repart, emporte le cahier, la photo jaunie et la page froissée, calligraphiée.
La vague repart, emporte nos souvenirs et les mots de notre vie.
La vague repart, emporte nos vertiges et nos solitudes.
La vague repart, emporte nos silences et nos folies.

J’éprouve une grande joie à n’être pas seule à ce moment.
Il éprouve une grande joie à n’être pas seul à ce moment.

Les vagues lèchent nos corps.
Les vagues absorbent nos souffles.
Les vagues repartent, nous emportent vers l’infini.

N’être pas seuls à ce moment.

Ecrit le 9 mai 2015
Droits réservés © 1001 petits pois

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